La prévalence du phénomène des enfants exposés à la violence conjugale est bien connue aujourd’hui. Plusieurs recherches soulèvent l’étendue de ce problème et les conséquences dramatiques que cette exposition engendre chez les enfants.
Au Québec, l’Enquête sur la violence envers les conjointes dans les couples québécois en 1999 révèle que 45% des femmes qui ont rapporté avoir subi de la violence au cours de la dernière année croyaient que leurs enfants avaient vu ou entendu les manifestations de violence.[1] Pour sa part, l’enquête de Statistique Canada (2001) indique que 37% des conjointes victimes ont déclaré que leurs enfants avaient vu ou entendu au moins un incident de violence[2]. Plusieurs chercheurs sont toutefois d’avis que les diverses statistiques en la matière demeurent une sous-estimation de la réalité car souvent les enfants sont en mesure de décrire de façon détaillée une situation de violence conjugale alors que les mères déclarent au contraire que l’enfant n’a pu en être témoin. Selon Educon (1998) (dans Statistique Canada, 1999), entre 80% à 90% des enfants vivant dans un contexte de violence conjugale y sont exposés.[3] Jaffe et Poisson estiment que 800,000 enfants sont exposés à la violence conjugale annuellement.[4]
Chose certaine, la littérature souligne l’urgente nécessité d’intervenir auprès de ces enfants qui, loin d’être épargnés dans un contexte de violence conjugale, vivent une multitude de conséquences pouvant les marquer profondément. Ces conséquences peuvent varier en fonction de l’âge, du degré d’exposition, de la constitution physique et psychologique de l’enfant et de la qualité du lien avec le parent non violent, la fratrie ainsi que le réseau immédiat. Cependant, les effets demeurent malgré tout importants et peuvent se manifester à court, moyen et long terme.
Ainsi, plusieurs de ces enfants vivront des troubles de l’anxiété ou de l’humeur, souffriront de dépression ou manifesteront des troubles de comportement pouvant mener à la délinquance. D’autres connaîtront des troubles d’apprentissage et de concentration. Certains pourront aussi développer une déficience au plan des habiletés sociales et des troubles davantage physiques tels un trouble de l’alimentation, des maux de ventre, de l’insomnie, etc. Certains de ces enfants auront des symptômes similaires à ceux du syndrome de stress post-traumatique.
Les enfants aux prises avec un contexte de violence conjugale sont aussi plus à risque de subir des mauvais traitements tels la négligence et l’agression physique.
En outre, plusieurs recherches démontrent que le fait d’avoir été témoin d’actes de violence perpétrés contre la mère durant l’enfance est un indicateur puissant pour prédire le risque de comportements violents pour les hommes et celui d’en être victime pour les femmes.
La mise en évidence somme toute récente du problème des enfants exposés à la violence conjugale milite pour une action concertée des réseaux public et communautaire afin de développer des interventions cohérentes, complémentaires et favoriser un continuum de services en réponse aux nombreux besoins manifestés par ces enfants.
En 2001, la Table de concertation en violence conjugale de Montréal en partenariat avec la Régie régionale de la Santé et des services sociaux de Montréal-Centre s’associent pour mettre sur pied un comité intersectoriel chargé d’élaborer un Protocole de collaboration intersectorielle pour les enfants exposés à la violence conjugale.
Durant ses travaux d’une durée de trois ans, le comité formé d’experts, membres de la Table et provenant des services communautaires et publics, constate que, outre les enfants desservis par le réseau des maisons d’hébergement, peu d’enfants sont dépistés pour le problème de violence conjugale et conséquemment, nombreux sont ceux qui ne reçoivent pas l’aide appropriée à leurs besoins. De plus, peu de services ou de programmes spécifiques sont offerts à ces enfants dans le réseau public. Il n’y a aucun mécanisme qui favorise une mobilisation rapide des partenaires et une collaboration intersectorielle articulée et structurée.
Forte de l’expertise de ses membres et des travaux du comité, et désireuse d’offrir une aide concertée aux enfants aux prises avec un contexte de violence conjugale, la Table en collaboration avec l’Agence de la Santé et des services sociaux de Montréal, participent à la mise sur pied du projet pilote Protocole de collaboration intersectorielle pour les enfants exposés à la violence conjugale. Ce projet, toujours en cours d’implantation et d’évaluation, s’avère une avenue intéressante et fructueuse en ce qu’il favorise le dépistage des enfants exposés, la maximisation des expertises par la mise en commun des connaissances et l’établissement d’une plus grande ouverture et collaboration entre les différents partenaires.
Finalement, la Table s’intéresse activement aussi à la situation de ces enfants en contexte de garde et de droits d’accès supervisés.
Bref, il va sans dire que le problème des enfants exposés à la violence conjugale demeure un dossier prioritaire de la Table.
[1] Riou, D.A., Rinfret-Raynor,M., et Canin, S. La violence envers les conjointes dans les couples québécois,1998.
[2] Statistique Canada. La violence familiale au Canada Un profil statistique 2001. Centre canadien de la statistique juridique,2001
[3] Ibid
[4] Affe P.,Poisson S., Children exposed to Domestic violence : Challenges for the next century. In P. Jaffe, M. Russel et G. Smith (eds). Creating a Legacy od Hope : International Conference on Children exposed to Domestic Violence. 2000


